A l'occasion du 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.
Le Nouvel Obs. - Comment les droits de l’homme ont-ils évolué ces dix dernières années depuis la célébration du cinquantenaire de la Déclaration universelle de 1948 ?
Robert Badinter. - Il
y a dix ans, c’était l’apothéose. Les droits de l’homme étaient
reconnus comme la dimension morale de notre temps. Après la chute du
mur de Berlin, nous avons vécu une décennie consacrant la victoire
idéologique de Tocqueville sur Marx. Au lendemain de la Seconde guerre
mondiale et de la défaite du nazisme, avait commencé un affrontement
sans merci Est/Ouest entre deux conceptions idéologiquement différentes
des droits de l’homme. D’un côté, les droits "socialistes", de
l’autre, pour reprendre la terminologie marxiste, les droits "bourgeois" et les libertés "formelles", camouflage du capitalisme.
Le modèle aronien des droits de l’homme triomphait.
Le 11 septembre
2001 a sonné le glas de cette parenthèse enchantée et a fait régresser
la politique des droits de l’homme. Juridiquement, moralement, les
attentats du 11 septembre frappent délibérément, massivement pour des
raisons idéologiques, des victimes innocentes et anonymes, relèvent du
crime contre l’humanité.
Mais après le 11 septembre, George Bush a
commis une faute historique dont on supportera très longtemps le coût
moral et politique. En inventant Guantanamo, zone de non-droit absolu,
en faisant voter le Patriot Act, ces lois d’exception, en légalisant la
torture, en multipliant les « charters de la CIA » avec la complicité
de certains pays européens (Pologne, Roumanie, Allemagne…), les
Etats-Unis, qui s’étaient toujours proclamés champions des droits de
l’homme, ont bafoué leurs principes fondamentaux.
Quel coup terrible porté aux droits de l’homme ! Ses adversaires ont
dès lors beau jeu de dénoncer le double langage de l’Occident. C’est le
« Double Standard » : pour vous le respect des droits de l’homme,
l’habeas corpus, les cours constitutionnelles, la splendeur de l’Etat
de droit et pour nous autres, leur viol quand cela vous arrange ! Ne
chantez pas l’universalisme des droits de l’homme, quand en réalité
vous les trahissez en fonction de vos intérêts.
Cette accusation trouve
malheureusement dans Guantanamo sa justification éclatante. Résultat :
une haine tenace des masses musulmanes. Quelle régression depuis la
célébration du cinquantenaire, en 1998 ! (...)
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